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« Le gouvernement a cédé à une pression » de la « fachosphère », a regretté, mercredi 20 décembre sur franceinfo, Rokhaya Diallo, la militante antiraciste, après son éviction polémique du Conseil national du numérique (CNNum).

 

La présidente du CNNum, Marie Ekeland, et 25 de ses membres ont démissionné mardi pour protester contre la remise en cause, par le gouvernement, de la présence de la militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo et du rappeur Axiom parmi les membres de l’instance récemment nommés.

« Je suis extrêmement touchée par cet élan », a-t-elle réagi. Elle a remercié Marie Ekeland « pour sa confiance et son courage ». La présidente démissionnaire s’est dite « choquée par les caricatures auxquelles Rokhaya Diallo et Axiom ont été réduits ». Il est reproché notamment à Rokhaya Diallo d’avoir parlé à plusieurs reprises de « racisme d’Etat ».

 

« Mon devoir de citoyenne d’être critique »

 

Pour la militante antiraciste, cette polémique « est une sorte de peur du gouvernement de déplaire à quelques personnes alors même qu’un arrêté a été signé par le Premier ministre » qui actait la nomination des membres du CNNum.

Rokhaya Diallo est revenue sur l’historique de sa nomination.« La semaine dernière les nominations ont été effectivement annoncées mais il n’y avait pas de polémique avant que Mounir Mahjoubi [secrétaire d’État chargé du numérique] émette un communiqué indiquant qu’il avait demandé à Marie Ekeland de proposer une nouvelle mouture de la liste des personnes du CNNum, a-t-elle expliqué. La polémique est intervenue dès lors qu’il a fait savoir que ma présence n’était plus bienvenue. »

« Je suis très critique par rapport à mon pays et par rapport à son racisme et je pense que c’est mon devoir de citoyenne d’être critique et exigeante, s’est-elle justifiée. Cela ne m’empêche pas, lorsque la possibilité m’en est faite de vouloir essayer d’améliorer ce que j’estime être problématique. »

 

 

Edwy Plenel, Danièle Obono et Marwan Muhammad

se mobilisent contre son éviction

Dans une tribune signée, des journalistes, des universitaires et des militants s’indignent de l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil national du numérique et alertent sur les restrictions de la liberté d’expression que cela impliquerait.

Les auteurs d’une tribune parue dans Libération le 20 décembre s’insurgent contre l’éviction de la militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo du Conseil national du numérique (CNNum), à la suite notamment d’une petite polémique sur les réseaux sociaux. Elle est signée par des figures des associations et collectifs féministes et anti-racistes, par le fameux fondateur de Mediapart Edwy Plenel, l’ex-dirigeant du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) Marwan Muhammad, la cinéaste Céline Sciamma ou encore la députée insoumise Danièle Obono… Ils mettent en exergue la nécessité de conserver vivant le débat démocratique et de respecter la liberté d’opinion.

Les signataires reprochent au secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, d’être intervenu pour demander à Marie Ekeland, présidente du CNNum (depuis démissionnaire comme la quasi-totalité de ses membres), de proposer une nouvelle composition du conseil. En cause : la présence dans cette liste de bénévoles et de la militante et journaliste Rokhaya Diallo, dont certaines prises de position crisperaient des membres du gouvernement.

Les auteurs de la tribune estiment que cette éviction s’est faite sous l’influence de groupes «d’extrême droite» et du Printemps Républicain (mouvement politique défendant tout particulièrement la laïcité), «frange réactionnaire de nos élites». Ils disent avoir régulièrement observé «des membres du gouvernement ou représentant·e·s d’institutions céder à ces pressions».

 

Le rôle du gouvernement n’est pas de limiter, voire censurer les opinions divergentes, mais bien d’encourager le débat démocratique qui fait la richesse de notre population

 

Alors que Mounir Mahjoubi avait évoqué la nécessité de disposer de «sérénité pour travailler», ils rétorquent que le débat doit s’accompagner de la liberté de critiquer les institutions. «Le rôle du gouvernement n’est pas de limiter, voire censurer les opinions divergentes, mais bien d’encourager le débat démocratique qui fait la richesse de notre population», ajoutent-ils.

Le Conseil national du numérique censé être une commission consultative indépendante du gouvernement, sa présidente Marie Ekeland devait avoir toute latitude pour composer ses effectifs. Mounir Mahjoubi avait en outre initialement validé sa liste, comme on peut le voir sur son compte Twitter.

Mais le secrétaire d’Etat lui a demandé de revenir sur son choix deux jours après la publication de la liste, quand la polémique a commencé à enfler.

 

 

La Tribune, publiée sur Libération :

Alors qu’elle est au Caire, invitée par l’ONU en tant qu’influenceuse pour traiter de la haine sur Internet, voilà qu’elle essuie une nouvelle campagne… de haine sur Internet. Dès l’annonce de la composition du CNNum, un soulèvement de personnes et groupes très actifs sur Internet se fait entendre, tentant de faire plier le gouvernement. Et cela fonctionne. Après avoir communiqué la liste de nominations avec satisfaction, le ministre Mounir Mahjoubi fait machine arrière et demande deux jours plus tard à Marie Ekeland de proposer une nouvelle composition du conseil. Soutenue par l’extrême droite et le Printemps Républicain entre autres, cette frange réactionnaire de nos élites, de gauche comme de droite, prend à nouveau en otage le gouvernement, qui plie sous leur pression.

Car ce n’est pas sans rappeler d’autres événements survenus récemment : l’annulation du service civique pour l’association Lallab dont le but est de faire entendre les voix des femmes musulmanes, les intimidations contre le festival afroféministe Nyansapo organisé par Mwasi, la campagne menée contre l’humoriste Yassine Belattar jusqu’à la couverture de Marianne titrant «faux comique, vrai danger»,… les manœuvres d’intimidation sont nombreuses. Cette volonté d’éviction de certaines idées, aux relents de maccarthysme, empêche tout débat public et met gravement en danger notre démocratie.

Ces campagnes, dont les cibles sont systématiquement issues de groupes minoritaires déjà peu représentés dans l’espace public, contribuent à leur confisquer une parole qui leur est rarement donnée, au sein des institutions, bien qu’elle soit tout à fait légitime. Harcèlement, diffamation et rumeurs sont autant d’outils dont ces personnes se servent, avec l’appui de certains médias, pour discréditer la parole de leurs cibles, et in fine, les réduire au silence. Nous observons régulièrement des membres du gouvernement ou représentant·e·s d’institutions céder à ces pressions, tomber dans les pièges qui leur sont tendus, et, de fait, altérer le travail de nombreux militant·e·s dont l’unique objectif est de défendre l’égalité des chances, de protéger nos libertés fondamentales.

 

Nous ne pouvons accepter que le gouvernement cède à ces pressions. Le besoin de sérénité invoqué pour justifier l’éviction de Madame Diallo du Conseil numérique est un nouvel exemple de la confusion qui règne actuellement autour de la notion de liberté d’opinion. Si le débat d’idées se doit d’être respectueux et serein, il reste néanmoins essentiel qu’il s’accompagne d’une liberté de critiquer les institutions. La liberté d’opinion est au cœur des valeurs républicaines. La poursuite de la sérénité au nom de l’unité nationale ressemble à s’y méprendre à de la censure.

Nous, universitaires, journalistes, responsables associatifs, artistes, militant·e·s, citoyen·ne·s, refusons que l’intimidation prenne le pas sur la diversité et la liberté des opinions, indispensables à la réconciliation et à une démocratie digne de ce nom. À ce titre, nous saluons la décision de Marie Ekeland, ainsi que des 25 membres du CNNum qui ont, le 19 décembre, annoncé leur démission, démontrant ainsi que l’indépendance d’une institution n’est pas négociable.

Le rôle du gouvernement n’est pas de limiter voire censurer les opinions divergentes, mais bien d’encourager le débat démocratique qui fait la richesse de notre population. L’indépendance d’institutions telles que le CNNum a un prix, mais elle est essentielle pour la liberté d’expression, la liberté de conscience, pour construire un projet de société inclusif de tou.te.s ses membres.

Se battre pour l’indépendance de nos institutions, de nos associations, de nos universités, de nos centres nationaux de recherche et de formation, cela porte un nom: la résistance.

 

En conséquence, nous, actrices et acteurs de la société civile, soucieux.ses de l’intégrité et de l’indépendance de nos institutions, demandons au gouvernement de prouver qu’il joue son rôle d’arbitre en restant le garant des valeurs de la République appliquées à tou·te·s, y compris celles et ceux qui le critiquent. Le gouvernement doit certes assurer l’unité de la nation, mais celle-ci ne peut se faire au détriment de la liberté d’opinion.

Signataires : Leila Alaouf, auteure et militante féministe décoloniale; Fatima Ali, doctorante, Paris 10e ; Zahra Ali, enseignant-chercheur, Rutgers University ; Pouria Amirshahi, ancien député et co-fondateur du mouvement commun ; Asif Arif, auteur et avocat au barreau de Paris; Isabelle Attard, ex-députée ; Lauren Bastide, journaliste ;  Feïza Ben Mohamed, journaliste ; Fatima Benomar, co-porte-parole des Effronté-e-s ; Assia Benziane, adjointe au maire ; Alain Bertho, anthropologue ; Lucas Bolivard, fondateur de Génération Progressiste ; Anaïs Bourdet, fondatrice de Paye ta Shnek ; Eloise Bouton, journaliste, militante féministe et LGBT+ ; Abdelkrim Branine, journaliste ; Lila Charef, directrice exécutive du Collectif Contre l’Islamophobie en France ; Check Tes Privilèges ; Collectif Des Raciné·e·s, collectif féministe décolonial lyonnais ; Collectif : Féministes contre le cyberharcèlement ; Alice Coffin, journaliste, militante féministe et lesbienne ;  Nadia Daam, journaliste ; Laurence De Cock,historienne ; Les Dégommeuses ; Christine Delphy, sociologue ; Tara Dickman, consultante et formatrice pour le service public ; Alice Diop, cinéaste ; Clarence Edgard-Rosa, journaliste et écrivaine ; Emma, blogueuse féministe ; Association En avant toute(s) ; Audrey Estrougo, cinéaste ; Eric Fassin, sociologue, Université Paris-8 ; Association FéminiCités ; Louise Fessard,journaliste ;  Sébastien Fontenelle, journaliste ; Amandine Gay,réalisatrice ; Collectif Georgette Sand, Clara Gonzales, militante féministe ; Renée Greusard, journaliste ; Faiza Guene, romancière ;Caroline de Haas, militante féministe ; Alix Heuer, co-fondatrice des Glorieuses et de W(e)Talk ; Imany, musicienne ; Lallab,association féministe et anti-raciste ; Stéphanie Lamy, experte en guerre de l’information ; Mathilde Larrere, historienne ; Johanna Luyssen, journaliste ; Awa Ly, artiste ; Maeril, illustratrice ; Aïssa Maïga, comédienne ; Estelle Marguerite, militante afroféministe (Parlons des Femmes Noires) ; Philippe Marlière, politiste ; Jérôme Martin, professeur, militant LGBT ;  Madjid Messaoudene, élu en charge de la lutte contre les discriminations à Saint-Denis ; Nassira El Moaddem, journaliste et directrice du Bondy Blog ; Marwan Mohammed, sociologue ; Mokobé, artiste, producteur, entrepreneur ; Marwan Muhammad, auteur, statisticien ; Nadia, journaliste et co-fondatrice de dialna.fr ; Diariata N’Diaye, créatrice de l’application App-Elles ; Fania Noël, militante afroféministe et panafricaine ; Danièle Obono, députée de Paris ; Océanerosemarie,auteure/comédienne/réalisatrice ; Ovidie, réalisatrice ; Julie Owono,avocate et directrice exécutive d’Internet Sans Frontières ; Julie Pascoet, European Network against Racism ; Ndella Paye, militante afroféministe et antiraciste ; Edwy Plenel, journaliste ; Reza Pounewatchy, journaliste ; Jean-Luc Primon, docteur en sociologie et maître de conférences ; Tancrède Ramonet, réalisateur et producteur ; Caroline Rebhi et Véronique Sehier, co-présidentes du Planning Familial ; Valérie Rey, blogueuse Crêpe Georgette ; Elisa Rojas, avocate militante ; Docteure Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie ; Céline Sciamma,cinéaste ; Rachid Sguini, illustrateur/auteur ;  Simonæ ; Laura Slimani, militante féministe, conseillère municipale de Rouen ;Maboula Soumahoro, présidente association Black History Month ; Clémentine Spiler, journaliste ; Jean-Pierre Thorn, cinéaste ; Sylvie Tissot, sociologue ; Marie-Claude Treilhou, cinéaste ; Nils Wicke, journaliste ; Womenability Raphal Yem, journaliste citoyen ; Rebecca Zlotowski, cinéaste.

 

 

Rokhaya Diallo, une figure médiatique aux prises de position tranchées

Pourquoi autant de bruit autour de Rokhaya Diallo ? Entre autres pour sa dénonciation du «racisme d’Etat» ou pour ses propos controversés, mis en cause par la députée Les Républicains (LR) Valérie Boyer dans une lettre adressée à Edouard Philippe, publiée sur son compte Twitter. L’élue des Bouches-du-Rhône y appellait le Premier ministre à reconnaître ses «contradictions» : «Vous mettez en avant Rokhaya Diallo qui parle de « femmes racisées ».»

Elle faisait aussi référence à une phrase prononcée par Rokhaya Diallo lors d’une interview datant du 30 novembre : «Je ne vois pas en quoi le fait de marquer la féminité par un voile, c’est plus sexiste que de le marquer par des talons aiguilles ou minijupe.»

 

«Je n’ai pas le droit de collaborer avec les instituons de mon propre pays parce que j’ose dire publiquement qu’elles sont imparfaites ? Quelle étrange conception de la démocratie.»

Sources : France Info, RT France, Libération

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